La dépigmentation volontaire de la peau

Tyra Banks dépigmentation

« Le colorisme est très présent dans la communauté noire. Beaucoup de personnes pensent encore que plus vous êtes noire, moins vous êtes belle et inversement… plus vous êtes claire de peau et plus vous êtes belle. Nous devrions être fière de notre héritage ». AJ ODUDU, présentatrice télé.

Le 18 février dernier, un échange houleux entre Irene Major, ex top model d’origine camerounaise et Aj Odudu, présentatrice télé, faisait le buzz sur la toile. En cause, des avis divergents sur la dépigmentation de la peau: l’ex top défendait son droit de se blanchir la peau assimilant la pratique à un effet de mode comme le port d’une perruque ou d’un tissage. La présentatrice télé, elle, y voyait une forme de rejet de ses origines africaines.

Ce débat m’a donné envie de rouvrir la discussion autour de la dépigmentation volontaire, une pratique bien ancrée dans les mœurs des populations afro-descendantes. J’ai décidé d’en faire un dossier présentant différents points de vue sur la question, des astuces pour sublimer la beauté des peaux noires et des témoignages. Mais avant, je vous propose un état des lieux de la pratique en Afrique noire. C’est parti.

La dépigmentation de la peau, kesako ? 

La dépigmentation volontaire est une pratique qui consiste à éclaircir la teinte naturelle de la peau à l’aide
de produits détournés de leur usage médical ou de produits illicites. Ces produits (sous forme de crèmes, gels, laits corporels  ou savons) sont utilisés seuls ou en association. Ils sont en général appliqués sur tout le corps (plus rarement  sur les parties découvertes seulement), une ou plusieurs fois par jour, le plus souvent durant plusieurs années (source ANSM). Malgré les effets avérés de cette pratique sur la santé des personnes qui y ont recours, le phénomène n’a de cesse de se développer en Afrique et ce, pour plusieurs raisons.

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Irene Major avant et après s’être dépigmentée la peau
La dépigmentation volontaire, un secret de polichinelle

L’éclaircissement de la peau est monnaie courante en Afrique. Même s’il est encore difficile de quantifier ce phénomène, il reste l’un des plus visibles.

  • Les produits éclaircissants sont à la portée de tous. Je viens du Cameroun et chez moi par exemple, les produits dépigmentants sont vendus dans tous les coins de rue à faible coût. Les vendeurs proposent des gammes entières composées de lotions, de savons, de crèmes pour traiter différents problèmes de peau (tâches d’hyperpigmentation, acné, teint uniforme). Pour 15EUR soit environ 10 000 FCFA, il est possible de s’en procurer.
  • Les effets sur la peau sont également visibles de tous. Les personnes qui utilisent ces produits ont le teint visiblement plus clair en quelques semaines. Chez de nombreux utilisateurs, on peut observer des différences de teinte entre les pieds, les articulations et le visage voire des dommages dermatologiques plus poussés comme une peau rose, une acné aggravée, des vergetures etc.
  • Dans des pays comme le Sénégal, la pratique est fortement relayée par les media. Un sondage que nous avons effectué auprès d’un échantillon de 50 femmes âgées entre 18 et 35 ans vivant en Afrique centrale renforce cette idée. 43 % des personnes sondées pensent que les media ont un rôle à jouer dans la propagation du phénomène.

    « Les media jouent un rôle crucial dans la propagande de cette pratique. Les magazines, la télé, les panneaux publicitaires, influencent grandement la manière dont on peut se voir et s’apprécier. Au Sénégal entre deux films on nous lance tout le temps des publicités de produits éclaircissants avec des slogans bidons « une peau plus propre » une peau plus belle » une femme qui regarde tout le temps ce genre de publicité peut croire facilement que c’est ça la beauté et qu’elle doit coûte que coûte se procurer ces produits pour avoir le même teint que la fille dans la publicité » Marie-Thérèse Sall, jeune sénégalaise

Toujours d’après notre sondage :

  • 87% des personnes interrogées connaissent le phénomène.
  • 81% d’entre elles connaissent des personnes qui s’éclaircissent la peau.
  • 28% ont déjà songé à s’éclaircir la peau.

 

Les marques occidentales, elles aussi, surfent sur l’engouement autour de cette pratique 

La beauté noire a longtemps été laissée pour compte. Néanmoins, avec l’arrivée à maturité des marchés européens et Nord-américains, les groupes occidentaux recherchent de nouveaux relais de croissance dans les zones émergentes comme l’Afrique. Ce nouvel engouement pour les cibles afro, n’est toutefois pas toujours accompagné d’une excellente stratégie de pénétration et j’ai le profond sentiment que certaines entreprises feraient n’importe quoi pour vendre. Je me souviens encore de cette publicité de Dove, groupe UNILEVER, qui présentait la « vraie beauté ». On pouvait y voir une femme dévêtir sa peau noire et devenir blanche comme par magie, après avoir utilisé la crème Dove. Et ce cas n’est malheureusement pas isolé.

En octobre 2017, Nivéa créait un tollé avec une campagne de publicité diffusée au Nigéria, au Ghana, au Cameroun et au Sénégal. Dans le spot publicitaire, on pouvait voir une ancienne miss Nigeria affirmer « J’ai besoin d’un produit en lequel je peux avoir confiance pour restaurer la clarté naturelle de ma peau » avant d’ajouter « Maintenant, j’ai une peau visiblement plus claire, qui me fait me sentir plus jeune ». Alors qu’elle applique la crème Nivéa, elle s’éclaircit fortement.

La campagne avait fortement été décriée sur les réseaux sociaux.

Si les annonceurs occidentaux promeuvent d’autres standards de beauté, c’est en partie parce que la dépigmentation de la peau est un phénomène bien ancrée dans les mœurs des populations afro-descendantes et que de nombreuses personnes déboursent encore beaucoup d’argent pour blanchir leur peau.

En Afrique, des croyances populaires stigmatisantes

Pour réaliser ce dossier, j’ai recueilli des commentaires d’abonnés @africaglamstory sur Instagram et ces commentaires renforcent l’idée selon laquelle les croyances actuelles poussent les femmes à recourir à cette pratique.

« Les hommes noirs aiment les femmes claires de peau. Oui nous n’avons qu’à regarder autour de nous, les hommes qui ont des moyens ont généralement des femmes, copines ou compagnes plus claires. la peau claire plaît et est devenue un atout. »

Abonnée @africaglamstory au Cameroun

« Quand ma mère était enfant, on la poussait à se depigmenter la peau mais elle l’a pas fait. Je ne sais pas exactement pourquoi mais j pense que c’était une question d’esthétique même si elle était déjà claire elle. »

Abonnée @africaglamstory au Sénégal

« Au Sénégal, chez les peulhs les filles claires sont considérées comme plus belles, ce qui est dommage. Et ailleurs, c’est pareil ».

Abonnée @africaglamstory au Sénégal

Vous l’aurez compris, la pratique existe et se développe pour des raisons diverses et variées. Ce dossier entend explorer ces raisons en profondeur et proposer des solutions alternatives.

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